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🎧 Podcast · Entretien

Mentalité Sportive : Haute Performance et Leadership

Conversation avec David Soler sur la complexité d’être entraîneur

🎧 Mentalidad Deportiva Spotify Janvier 2025 ≈ 52 min
À propos de cet épisode : Robert Moreno s’entretient avec David Soler dans le podcast Mentalidad Deportiva sur le leadership, la gestion émotionnelle, les relations avec les joueurs d’élite et la véritable complexité d’être un entraîneur professionnel. Une réflexion profonde qui va bien au-delà de la tactique.

Au-delà de la tactique

David Soler

Au-delà des postes, de ce que les gens connaissent par la presse, par les équipes… comment aimerais-tu te présenter ?

Robert Moreno

Ils ne savent probablement pas qui je suis, parce que connaître vraiment une personne demande de la proximité et un quotidien partagé. Bien souvent, on se retrouve conditionné par le récit que l’on veut établir autour de quelqu’un qui évolue dans l’élite.

Aujourd’hui, je me définirais comme quelqu’un qui a compris que son travail va au-delà de la préparation des entraînements, du choix d’un système, de la tactique, de l’analyse d’un adversaire. Au début, je pensais que c’était ça. Mais ensuite, je me suis rendu compte que c’était tout autre chose.

« Tu deviens un équilibriste : quelqu’un qui doit égayer la tristesse de l’équipe et contenir la joie démesurée. » — Robert Moreno
Robert Moreno

J’ai eu un gamin en cadets qui m’a dit : « Quand je te vois nerveux au bord du terrain, je deviens nerveux sur le terrain. » C’est là que tu commences à te rendre compte de l’impact que ton comportement a sur les joueurs.

Robert Moreno

Avant, 100 % de mon temps était consacré à la tactique, à la méthodologie, à la préparation des matchs, à l’analyse des adversaires. Pour moi, c’était le cent pour cent. Mais maintenant, je me suis rendu compte que ça ne représentait que 20 % de ce qu’est réellement le métier de premier entraîneur. Et les 80 % restants, c’est fondamentalement la relation avec les personnes.

« La tactique, c’est 20 %. Les 80 % restants du métier de premier entraîneur, c’est fondamentalement la relation avec les personnes. » — Robert Moreno

Pouvoir, influence et structure du club

Robert Moreno

Il est important de savoir qui commande, et j’ajouterais : qui influence celui qui commande. En Russie, tout le monde savait qui commandait. Le problème, c’est qu’il y avait beaucoup de gens autour de lui qui essayaient de l’influencer.

Ce qui m’intéresse le plus, quand je vais dans un pays, c’est de comprendre sa culture et quels sont les niveaux de communication. Ce n’est pas la même chose de parler avec un Russe, un Français, quelqu’un du monde arabe ou des Américains. Cette dimension, invisible pour le grand public, est très importante pour un entraîneur.

« Nous ne sommes pas préparés à gérer l’incertitude. Par évolution, nous cherchons la sécurité, la survie. Et dans un club, tu dois gérer tout cela sans toujours avoir de réponse optimale. » — Robert Moreno

Maintenir ses convictions au plus haut niveau

David Soler

Qu’est-ce qui est le plus difficile à maintenir quand on est déjà dans l’élite ?

Robert Moreno

Le plus difficile à maintenir, c’est ton propre jugement. Quand tout le bruit te pousse à changer, quand les critiques sont faciles et superficielles. Non pas parce que la personne qui les émet est superficielle, mais parce que l’information qu’elle a de l’extérieur ne peut être que cela.

« Si tu dois perdre, perds avec tes propres décisions. Si tu perds en faisant ce que d’autres t’imposent, tu subis une double défaite : celle du résultat et celle de ne pas avoir été toi-même. Et ça, tu ne peux pas te le permettre. » — Robert Moreno
Robert Moreno

Tu as besoin de soutien. J’ai un coach personnel, quelqu’un qui a commencé comme un ami, un camarade de formation d’entraîneurs. C’est un professionnel qui connaît le sport, qui connaît la souffrance d’un entraîneur parce qu’il l’a été lui-même.

La solitude de l’entraîneur existe. Les décisions finales, c’est toi qui les prends, mais avoir quelqu’un en dehors du bruit qui t’aide à garder de la clarté, pour moi c’est fondamental.


Faire progresser des professionnels d’élite

David Soler

Comment fais-tu pour qu’un professionnel déjà très bon continue à progresser ?

Robert Moreno

En créant un environnement de communication fluide dans lequel ils ne se sentent pas limités par toi, où ils ont de l’autonomie, où ils peuvent se permettre des erreurs sans que ces erreurs signifient leur mort sportive, où ils peuvent s’exprimer librement. C’est pour cela que la porte de mon bureau est toujours ouverte.

« Ne pas progresser, c’est régresser — ce n’est pas de la stabilité. Tu vis entouré de personnes qui ne cesseront jamais de s’améliorer. Si tu ne t’améliores pas avec eux, tu recules. » — Robert Moreno
Robert Moreno

Quand un joueur ne performe pas comme tu l’attends, la première chose que je fais, c’est me demander sous tous les angles ce qui lui arrive. Est-ce que je ne le mets pas au bon poste ? A-t-il un problème personnel ? Est-ce que je communique bien ce dont j’ai besoin de lui ? Les causes ne sont jamais une seule chose.

J’ai eu des joueurs traversant des épreuves personnelles très dures. Quand tu le comprends, ton travail change : il ne s’agit plus de corriger, mais d’accompagner. De leur dire : pourquoi tu ne parlerais pas à un psychologue ? Comment peut-on t’aider depuis le club ?


Les conversations difficiles

Robert Moreno

C’est comme avoir 25 enfants. Être un guide, être un exemple, leur dire ce qu’ils font bien mais surtout ce qu’ils font mal. Ça aussi, c’est prendre soin d’eux. Chaque fois que je dois avoir une conversation difficile, j’ai du mal à dormir. Tu cherches les mots, tu retournes tout dans ta tête.

« Quand tu as une conversation difficile qui apporte au joueur la solution d’un problème, à long terme il t’aime davantage et t’en est reconnaissant. Ce qu’ils ne pardonnent pas, c’est que tu gardes les choses pour toi. » — Robert Moreno
Robert Moreno

Un joueur de haut niveau a beaucoup de gens qui lui disent ce qu’il fait bien. Même les choses qu’il ne fait pas bien, on les lui dit aussi. L’entraîneur a la partie difficile : dire les choses qu’ils font mal. Mais pas pour leur faire du mal — pour les aider.

« Ce qui me pousse à être entraîneur, c’est le sentiment d’aider d’autres personnes à atteindre leurs objectifs. Et en le faisant, tu rends heureux des milliers de personnes qui sont les supporters. » — Robert Moreno

Les décisions les plus difficiles

David Soler

Quelle a été l’une des décisions professionnelles les plus inconfortables que tu aies eu à prendre ?

Robert Moreno

Apprendre à gérer qui joue et qui ne joue pas. Enfant, j’ai dû subir le fait de ne pas jouer — une saison entière à jouer littéralement 5 minutes. Ça te marque.

Il y a eu une personne, Santi Pou, qui m’a aidé à systématiser ce processus. Nous avons construit un arbre de décision : comment le joueur s’était entraîné, l’adversaire, le moment de l’équipe. Tout cela m’a aidé à comprendre que cette décision n’était pas personnelle, mais professionnelle.

« Quand je prends les décisions avec des critères et que je les communique avec respect, le joueur, même s’il n’est pas d’accord, les respecte. Ce qui peut détruire la relation, c’est de ne pas lui expliquer pourquoi tu le laisses sur le banc. » — Robert Moreno

Le prix personnel de la haute performance

David Soler

Quel est le prix personnel que tu penses ne plus valoir la peine de payer dans la haute performance ?

Robert Moreno

Lors de ma dernière expérience, j’ai passé un an et huit mois loin de ma famille et j’ai appris quelque chose sur moi que je croyais différent : que j’étais fort et que je pouvais supporter la séparation. Et je me suis rendu compte que non.

Quand tu es seul, l’équipe devient ta seule obsession et tu penses à l’équipe 24 heures sur 24. Et ce n’est pas bon parce que ça te prive de lucidité.

« Si aimer ma famille signifie ne pas entraîner dans les meilleurs clubs, alors je renonce à entraîner dans les meilleurs clubs. Je veux profiter de ma profession, oui, mais je veux aussi profiter de voir grandir mes enfants. » — Robert Moreno
Robert Moreno

Maintenant, dès que je reçois une offre ou une approche, si elle ne remplit pas le critère de la famille, pour moi l’offre n’en est plus une. Si elle ne satisfait pas ce prérequis, je n’analyse pas le reste : je ne regarde pas comment est le club, l’effectif, la situation de l’équipe.

« Tu ne peux pas diriger si tu ne te diriges pas toi-même. Si tu ne vas pas bien, il est impossible que l’équipe aille bien. Prendre soin de soi est la priorité numéro un que doit avoir l’entraîneur. » — Robert Moreno

Savoir quand s’arrêter

Robert Moreno

Il est arrivé un moment où le club a pris des décisions qui ont tout changé. Quand les circonstances qui donnent du sens au projet changent, il n’y a plus de raison de continuer. J’ai parlé avec le propriétaire, je lui ai dit que le mieux était que je parte, et j’ai renoncé à un an et demi d’un gros contrat.

J’essaie toujours de faire en sorte que les gens autour de moi soient le mieux possible. Bien souvent, ils gagnent moins que toi, ils sont loin de leur famille, ils font les mêmes sacrifices.

« Il ne s’agit pas seulement de gagner de l’argent. Il s’agit de sens, de savoir que tu fais ce que tu aimes et que cela a du sens pour toi. Parfois, la décision la plus difficile est celle qui te rend ta paix intérieure. » — Robert Moreno

Réflexion finale

Robert Moreno

Ce format d’entretien est probablement celui qui te permet d’exprimer ce que tu es et d’échapper au récit que tout le monde construit sur toi, un récit souvent intéressé.

J’ai toujours cette phrase en tête : « Maintenant que je t’ai connu, j’ai changé d’avis sur toi. Je ne pensais pas que tu étais comme ça. » C’est probablement une erreur de ma part — je ne suis pas capable de transmettre ce que je suis avec un autre format. Mais on travaille à l’améliorer.

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Robert Moreno
Robert MorenoEntraîneur de football licencié UEFA Pro. Ancien sélectionneur de l'Espagne (qualification invaincue à l'Euro 2020). Pionnier de l'analyse vidéo et du scouting digital dans le football espagnol.